Perspectives

Haiti « ouverte aux affaires » : Les gagnants et les perdants

Pourquoi Haïti est-elle si « attrayante » ?

Trois décennies et des milliards de dollars investis plus tard, les travailleurs haïtiens gagnent moins que sous « Bébé Doc »
dimanche 4 décembre 2011

Enquête

Troisième de sept articles

Dans le cadre du partenariat médiatique « Ayiti Je Kale »*, dont fait partie AlterPresse

P-au-P., 04 déc. 2011 [AlterPresse/Ayiti Je Kale] --- En septembre dernier, le Président Michel Martelly disait aux investisseurs étrangers qu’Haïti était prête pour « de nouvelles idées et de nouvelles entreprises ». Au pays, a-t-il déclaré, « nous créons les conditions nécessaires pour qu’Haïti devienne une destination naturelle et attrayante pour les investissements étrangers ».

Mais l’idée n’est pas d’hier.

Il y a plus de trente ans, les conseillers haïtiens et américains du dictateur Jean-Claude Duvalier voyaient l’économie haïtienne sous le même angle. Ce pays pauvre deviendrait le « Taiwan des Caraïbes » – un vaste complexe manufacturier qui offrirait aux industries américaines du textile, de l’électronique et du baseball, des salaires de misère.

Est-ce que ça a fonctionné ?

Trois décennies et des milliards de dollars investis plus tard, les travailleurs haïtiens gagnent moins que sous « Bébé Doc ». Et les études comme Time for a « High-Road » Approach to EPZ Development in Haiti, de Yasmine Shamsie, soulignent que « si le modèle [des zones franches] a créé de l’emploi, il a aussi eu un impact négatif sur les pauvres d’Haïti ».

Parmi les « effets négatifs », la chercheuse canadienne a énuméré :

• Une augmentation de la concentration de la richesse et des inégalités entre les régions

• Un rehaussement du prix de la nourriture et du logement

• Des bidonvilles qui ont poussé autour des manufactures, en partie à cause de l’exode rural mais aussi parce que « les salaires étaient trop bas pour permettre aux travailleurs de se payer des logis décents ou sécuritaires ».

Ces résultats n’ont pas empêché les politiciens et « experts en développement » de refaire la même planification. Cette fois, par contre, les plans veulent « décentraliser » les zones industrielles.

En 2002, le Président Jean-Bertrand Aristide avait repris l’initiative en introduisant au Parlement un nouveau « code des investissements » et la législation sur « les zones de libre-échange ». Ce nouveau cadre légal offre 15 ans d’exonération fiscale, l’import-export en franchise et le rapatriement des profits libres d’impôt. Une seule zone franche (ou de libre-échange) a été établie dans la dernière décennie, la CODEVI, sur la frontière dominicaine ; mais d’autres étaient prévues avant le séisme du 12 janvier 2010, grâce aux incitatifs offerts par les accords du textile hors taxe passés avec les États-Unis.

En fait, les changements survenus au cours des dix dernières années dans l’industrie internationale du vêtement – après l’expiration de l’Accord multifibre (MFA) en 2005 et l’Accord sur les textiles et les vêtements, qui offraient aux pays en développement des tarifs douaniers bas ou nuls sur les quotas d’exportation aux États-Unis, en Europe et autres pays « développés » – ont fait des ravages.

Quand ces accords ont pris fin, des milliers de manufactures dans des pays à bas salaires ont mis la clé sous la porte ou des travailleurs à pied parce que les corporations internationales cherchaient des endroits plus avantageux où faire confectionner leurs vêtements. Ça n’est peut-être pas une coïncidence, mais l’année suivante, en 2006, le congrès américain passait la loi HOPE (Haitian Hemispheric Opportunity through Partnership Encouragement), qui accordait un traitement préférentiel aux vêtements haïtiens. Deux années plus tard, HOPE II étendait ces préférences et les scellait pour dix ans.

Puis, dans la suite du séisme, le Congrès américain vota le programme HELP (Haiti Economic Lift Program Act), qui triplait les quotas d’exonération de douane pour les exportations de vêtements fabriqués en Haïti aux Etats-Unis, jusqu’en 2020.

Mais les noms « HOPE » (« espoir » en anglais) et « HELP » (« aide » en anglais) ne devraient pas faire croire au lecteur que ces lois visent à « donner espoir » ou « offrir de l‘aide » aux manufactures et travailleurs haïtiens.

Lorsqu’il écrivait une étude pour l’ONU en 2009, l’économiste Paul Collier notait que, « fait unique au monde, Haïti jouit d’un accès garanti au marché américain, libre de douane et de quota ».

« Haïti jouit d’une opportunité économique de taille sous la forme de HOPE II », écrivait-il :

« La récession mondiale et les ratées du cycle de Doha [de l’OMC] accentuent ce remarquable avantage parce que les manufacturiers basés dans d’autres pays pourraient surement craindre que les pressions protectionnistes à la hausse finissent par menacer les marchés auxquels ils ont présentement accès. De l’important point de vue de l’accès aux marchés, Haïti est présentement le lieu de production de vêtement le plus sûr. »

Collier et les autres enthousiastes affirment qu’Haïti pourra difficilement vendre son « unique » avantage, à moins de poser quelques prudentes conditions sine qua non.

Les bas salaires doivent rester bas. Dans le rapport de la Banque Mondiale et de la Banque Interaméricaine de Développement, préparé pour le Forum économique mondial de Davos en 2011, on notait que, à l’époque, le coût de la main-d’œuvre haïtienne était « parfaitement compétitif avec celui de la Chine », tandis qu’en République Dominicaine, il était « élevé », ce qui a entrainé le « déclin » de l’industrie de l’assemblage dans ce pays.

Quels sont les salaires de l’autre côté de la frontière ?

En 2009, le salaire minimum des travailleurs en zone franche était de 35 $US par semaine, ce qui, selon le Département d’État Américain – cité dans une étude du professeur John M. Kline de Georgetown – « ne permettait un niveau de vie décent dans aucun secteur d’industrie pour un travailleur et sa famille ».

Ce que ça signifie ? Les salaires de misère en Haïti ne sont pas près de monter. Ils se situent présentement à environ 35 $ par semaine…

Production 24/7 – L’industrie du vêtement « produit par quarts de travail multiples », notait Collier dans son rapport, et il incitait les fabricants haïtiens à ouvrir des quarts de nuit. Le secteur privé haïtien est d’accord. Dans leur rapport post-séisme Vision and Roadmap for Haiti (Vision et feuille de route pour Haïti), les industriels et les hommes d’affaires haïtiens demandaient des « lois du travail flexibles », dont la légalisation immédiate de 3 quarts de huit heures pour favoriser la compétitivité de l’industrie du vêtement ».

Investissement public – Il n’est pas surprenant que les potentiels investisseurs des ateliers de misère cherchent également des subventions et de l’aide du gouvernement. « Étant donné les facteurs de risque et d’opportunité associés aux industries du secteur d’assemblage d’habillement, le financement public est nécessaire pour catalyser l’investissement dans les nouvelles zones de développement économique », pouvait-on lire dans le document Vision and Roadmap.

Les propriétaires de manufactures ont vu leur vœux se réaliser – les États-Unis et d’autres donateurs ont fourni près de 200 millions $ pour le nouveau projet du Parc Industriel de la Région du Nord, ou PIRN.

Des terres pour les zones franches – « Assurez-vous que les terres soient rapidement disponibles aux acheteurs dans les zones d’exportation », recommandait Collier.

Tous ces éléments feront d’Haïti « une destination naturelle et attrayante », comme le disait Michel Martelly.

Quel est le plan pour Haïti ? [akj apr 04/12/2011 00:50]

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* « Ayiti Kale Je » (http://www.ayitikaleje.org/) est une initiative de partenariat médiatique en vue d’assurer des investigations journalistiques sur la reconstruction d’Haïti suite au séisme dévastateur qui a frappé le pays et fait 300.000 morts et autant de blessés.

Le Groupe Médialternatif est un des partenaires de cette initiative, à travers son agence multimédia AlterPresse (http://www.alterpresse.org/), avec la Société d’animation et de communication sociale (Saks - http://www.saks-haiti.org/).

Deux réseaux participent également : le réseau des femmes animatrices des radios communautaires haïtiennes (Refraka) et l’association des médias communautaires haïtiens (Ameka), qui est composé de stations de radios communautaires à travers le pays.