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Assassinat de Jean Léopold Dominique et de Jean-Claude Louissaint

Le verdict de l’opinion publique sera sans appel contre les commanditaires


lundi 1er avril 2002

P-au-P., 1 avr. 02 [AlterPresse]--- Malgré les obstacles enregistrés pendant deux ans, la mobilisation de l’opinion publique nationale et internationale fera triompher la vérité sur l’assassinat perpétré le 3 avril 2000 sur Jean Léopold Dominique et Jean-Claude Louissaint, a déclaré Michèle Montas, la veuve du journaliste assassiné, interrogée par AlterPresse à l’occasion du deuxième anniversaire du double meurtre du président directeur général de Radio Haiti Inter et du gardien de la station.

" Franchement, nous ne savons pas comment le dossier pourra évoluer dans les jours et mois à venir, parce que les obstacles sont énormes. Parfois, nous nous demandons est-ce que nous avons mesuré le poids des commanditaires de l’assassinat du 3 avril 2000, vu les résistances sur le plan judiciaire. Mais, tant que lumière ne sera pas faite, nous continuerons à lutter pour le triomphe de la vérité. Si ce n’est pas dans un tribunal du système judiciaire, nous l’obtiendrons par-devant le tribunal de l’opinion publique ", a confié à AlterPresse la directrice de l’Information à Radio Haiti Inter.

Une commémoration publique, qui devait avoir lieu le 3 avril 2002 à Port-au-Prince avec la participation de différents artistes, a été annulée en raison des derniers développements de la situation politique caractérisée par les sorties bruyantes et violentes des groupes pro lavalas dénommés " chimères ".

Cependant, la Commission catholique " Justice et Paix " prévoit de réaliser une série d’interventions dans les églises à travers le pays pour rappeler cette date à la mémoire de toutes et tous. Des paysans comptent organiser également des activités de souvenir en plusieurs points du territoire national.

Amnesty International a publié un papier spécial sur le dossier de Jean Dominique et de Jean-Claude Louissaint. Reporters Sans frontières (RSF), l’organisation internationale de défense des journalistes basée en France, a diffusé un spot en créole et en français, dans lequel sont renouvelées les demandes de Justice pour Jean Dominique et Jean-Claude Louissaint, et pour le journaliste Brignol Lindor assassiné le 3 décembre 2001 par des membres de l’organisation dénommée " dòmi nan bwa ".

Le 3 avril 2002, RSF donnera une conférence de presse a Paris sur la question. Des activités de mobilisation se tiendront également au Canada et aux Etats-Unis à l’occasion du deuxième anniversaire de l’assassinat.

Une alliance internationale constituée d’environ 200 personnalités du monde des Arts et des Lettres, ne cesse de demander Justice pour Jean Dominique et Jean-Claude Louissaint. Récemment, Denzel Washington, récipiendaire de l’Oscar de Meilleur Acteur 2002, a exprimé à Washington sa solidarité à Michèle Montas, tandis que l’acteur nord-américain Danny Glover lui a remis une statuette en souvenir de Jean Dominique.

" Je craignais que la solidarité ne baisse en intensité avec le temps. Mais, plus l’impunité continue à se renforcer, plus se montre évident un sentiment que le cas Jean Dominique et Jean-Claude Louissaint est emblématique pour plusieurs organisations internationales de défense des droits humains, un cas symbole qui résume toutes les batailles menées pour la Justice depuis plus de 200 ans en Haiti ", ressent Michèle Montas.

Dans ce contexte, la Fondation Echo Voix Jean Dominique procèdera à une campagne de levée de fonds le 3 avril 2002 pour Radio Haiti Inter, avec la projection de la rétrospective intitulée " L’agronome " (non encore totalement achevée) du réalisateur Jonathan Demme, dont une première version a été diffusée en 2001 au Rex Théâtre à Port-au-Prince.

Prochainement, sera mis en circulation un compact disc contenant des éditoriaux réalisés par Jean Dominique sur l’histoire récente d’Haiti, tels celui de 1980 précédant la rafle du 28 novembre " Bal la fini, bon appétit messieurs ". Sera publié également un livre avec des textes en créole et en français, sur la Constitution, le mandat d’un chef d’Etat et d’autres sujets, qui était déjà en chantier et dont le titre avait été trouvé, avant sa mort, par le commentateur politique bien connu de Radio Haiti Inter.

Ne pas baisser les bras devant les blocages institutionnels

Michèle Montas éprouve aujourd’hui un sentiment de colère face à la lenteur des institutions nationales pour faire la lumière sur l’assassinat. A l’instar des organisations de défense de droits humains, elle demande aux autorités de maintenir le juge Claudy Gassant dans l’instruction du dossier, transmis sans explication ni transparence à un autre juge en janvier 2002.

" 2 ans après, malgré les multiples promesses faites, nous nous retrouvons dans une situation de blocage du dossier, non seulement au niveau de la Justice, mais aussi de l’Exécutif, de la Police, du Sénat. Manifestement, il y a des intérêts puissants cachés derrière l’assassinat du 3 avril 2000, les commanditaires du crime qui sont tout-puissants économiquement et politiquement ne vont pas certainement laisser la Justice suivre son cours ", relève la directrice de l’Information à Radio Haiti qui n’écarte pas une possibilité d’aboutir à une justice truquée : " voici les coupables, point barre ! on ne connaît pas les commanditaires".

Cela signifie que l’ordonnance est bloquée de façon absolue. Selon la loi, un juge ne peut ni révéler le secret de l’instruction ni inculper une personne bénéficiant de la protection parlementaire. Le dossier de Justice est certainement bloqué au niveau de la Présidence, puisque le mandat de Claudy Gassant n’a pas été renouvelé par la présidence issue des élections du 26 novembre 2000.

" Je ne dis pas que Gassant soit le seul qui puisse s’occuper du dossier, mais, pendant 16 mois qu’il était en charge, le dossier a connu des avancées significatives. Gassant avait fait procéder à l’arrestation d’un commissaire de police qui a été libéré avec la complicité de la Justice et la complicité de l’Exécutif. La raison en est que quelqu’un qui est policier est au-dessus de la loi. Un " petit juge d’instruction " ne saurait prétendre interroger un commissaire de police", ajoute Michèle Montas.

Le président du 26 novembre a de nouveau renvoyé la balle au ministère de la Justice, dont il attend un " rapport " concernant le renouvellement du mandat de 4 juges d’instruction (y compris celui de Claudy Gassant), selon ce qu’a déclaré à la Presse Jean-Bertrand Aristide qui inaugurait un monument au Champ de Mars le jeudi 28 mars 2002, la veille du 15 e anniversaire de la Constitution du 29 mars 1987.

Michèle Montas s’inquiète des retards qui risquent d’être accumulés dans le dossier de Jean Dominique et Jean-Claude Louissaint, vu que le juge à qui a été transmise l’affaire paraissait n’être pas bien imbu de beaucoup d’éléments. C’est, du moins, l’impression qu’elle a retirée après avoir été convoquée dernièrement par ce juge qui, s’il continue d’instruire l’affaire, prendra beaucoup de temps pour relire près de 90 interrogatoires faits par Claudy Gassant.

Deux suspects, Jean Wilner Lalane et Panel Renélus, ont trouvé la mort dans des conditions mystérieuses. Une demande de levée d’immunité de l’ex-officier militaire Dany Toussaint, un des sénateurs issus des élections contestées de mai 2000, a traîné en longueur pendant six mois au Sénat de 2000.

Michèle Montas estime ne pas disposer aujourd’hui du support institutionnel apparent remarqué au cours de la première année d’instruction de l’assassinat de Jean Léopold Dominique et de Jean-Claude Louissaint : ni de l’Exécutif qui doit veiller à la bonne marche des institutions, ni de la Justice qui représente un système corrompu, non plus du parti Lafanmi Lavalas au pouvoir.

" Ce qu’ils sont en train de demander au juge d’instruction est illégal, ils veulent que le juge d’instruction révèle le secret de l’instruction, c’est-à -dire qu’ils veulent eux-mêmes avoir les preuves que le sénateur en question est coupable avant de laisser la justice le poursuivre ".

Montas plaide pour l’adoption d’un ensemble de dispositions visant à garantir la bonne marche de l’instruction de l’assassinat du 3 avril 2000 : moyens sécuritaires, techniques et logistiques, environnement de travail adéquat, un budget spécifique à l’exemple des procès du massacre de Raboteau (quartier des Gonaives, à 174 kilomètres au nord de la capitale, où plusieurs habitants avaient été assassinés en 1994 sous le gouvernement putschiste militaire) et de Carrefour Feuilles (banlieue sud-est de Port-au-Prince où des habitants avaient été abattus froidement par des policiers en 1999 sous l’administration de René Garcia Préval). De même, il faudrait envisager un cadre de protection des personnes susceptibles d’apporter des témoignages cruciaux en relation au dossier de l’assassinat du 3 avril 2000.

" Il est évident qu’au vu des personnes tombées dans le cadre de ce dossier, la vie d’un juge d’Instruction ne représenterait rien si les commanditaires du crime décidaient d’enterrer le dossier en faisant abattre le juge instruisant l’affaire", avertit Michèle Montas.

Des avancées, malgré les menaces

" Lors même que nous ne serions pas avancés sur le chemin de la vérité en ce qui concerne le cas Jean Léopold Dominique et Jean-Claude Louissaint, nous avons eu des résultats quant à la demande de justice : cas d’un journaliste de Radio Haiti molesté à Cité Soleil, sur le dossier duquel nous avons porté plainte ; cas d’exécutions sommaires à Cité Soleil, pour lesquels certaines victimes ont eu à porter plainte ".

Michèle Montas pense aussi que beaucoup de questions ont été soulevées dans les esprits lorsque le juge d’instruction a interrogé Dany Toussaint : quels sont le rôle de la Justice, l’indépendance de la Justice par rapport à l’Exécutif ? Des principes garantis par la Constitution haitienne, mais non encore dans les mentalités, notamment de ceux et celles délégués à faire appliquer la Constitution.

" Cela fait trente ans que nous assumons une mentalité de dictature qui continue de perdurer et dont nous n’arrivons pas encore à nous affranchir. Les juges d’instruction - qui ont des pouvoirs, des pouvoirs énormes - ont commencé à lever la tête sur le rôle qu’ils ou elles sont appelés à jouer dans la société haitienne ".

Contrairement à la fatalité qui voudrait que " 2 an apre, tout bagay fini, tout peyi frèt ", la veuve de Jean Dominique se félicite des progrès enregistrés sur le chemin de la mobilisation qui a été entretenue, pendant ces deux années, autour du dossier de l’assassinat de son mari et du gardien de Radio Haiti Inter. L’expérience de ces dernières années a prouvé, dit-elle, que le souvenir des martyrs ne dure pratiquement pas plus d’un an : assassinats du prêtre Jean-Marie Vincent (28 août 1994), du commerçant Antoine Izméry (11 septembre 1993), de l’avocat Guy Malary (11 octobre 1993).

Pour elle, il est très essentiel de marier le combat en faveur de la Justice pour Jean Dominique et Jean-Claude Louissaint avec la lutte contre l’Impunité qui gangrène Haiti.

" Depuis 1804 (date de la proclamation de l’Indépendance d’Haiti), à de très rares exceptions, les assassins n’ont jamais payé pour les crimes commis. Lorsque la gangrène de l’Impunité prend des proportions de plus en plus grandissantes, on ne saurait parler de Démocratie ", souligne-t-elle.

La veuve de Jean Dominique n’a pas caché à AlterPresse que " le combat pour le triomphe de la Justice " l’aide, depuis 2 ans, " à continuer de rester debout, à résister, à vaincre la douleur, à surmonter le vide " créé par l’absence de son mari avec qui elle a vécu pendant 28 ans.

" Je ne me préoccupe jamais des menaces, parce que le pire qui pût survenir dans mon existence est déjà arrivé".

Souvent, avoue-t-elle, les menaces arrivent, toujours présentes, par téléphones et par lettres, mais elle ne se laisse pas intimider. Seulement, pendant ces deux ans, elle cite, sans donner beaucoup de précision, un cas où l’équipe de Radio Haiti, alarmée, avait sollicité la présence de la Police.

Réalités politiques et situation de la Presse en Haiti

La situation en Haiti n’est pas pire, mais différente aujourd’hui, elle exige une vigilance de tous les instants. Il est très difficile effectivement pour un journaliste de savoir comment gérer son métier, avance Montas.

La veuve de Jean Dominique croit maintenant problématique d’identifier les ennemis de la cause démocratique, contrairement aux périodes de dictature déclarée, du régime des Duvalier et des gouvernements militaires...

" Quelqu’un qui n’apprécie pas ce que vous dites dans la Presse aujourd’hui peut commanditer votre assassinat en payant un homme de main ", constate Michèle Montas en ciblant l’impunité et les manœuvres d’intimidation dont sont victimes de jeunes journalistes qui n’avaient pas connu les temps de recherche forcée à " l’équilibre " dans l’exercice du métier de journaliste.

Montas indique n’avoir jamais pensé que la mort aurait frappé en 2000 Jean Dominique, lui qui avait été rescapé des différentes dictatures qui se sont succédées pendant 30 ans en Haiti.

Jusqu’à maintenant, elle ne saurait déterminer si l’assassinat du 3 avril 2000 avait un lien quelconque avec les élections de 2000 qui s’annonçaient. Mais, elle rappelle que son mari avait déjà dénoncé beaucoup de faits répréhensibles, notamment en ce qui a trait à la corruption au sein du pouvoir lavalas, à l’intérieur du parti Lafanmi Lavalas au pouvoir.

" Le problème se trouvait peut-être là . Ce que je sais, Jean Dominique fut quelqu’un qui ne laissait rien passer : il voulait qu’il y ait une participation aussi large que possible de tout le monde aux élections, une participation qui faisait peur à beaucoup. En ce sens, il ne saurait accepter la candidature de certaines personnes qui allaient, par la suite, bénéficier de l’approbation de l’électorat ", affirme-t-elle.

Voilà pourquoi Michèle Montas considère plus cruciale aujourd’hui l’absence de Jean Dominique sur le terrain. Il y a toute une série de pratiques de corruption et de dérèglement des mœurs qui se sont installées comme modes de vie dans le pays et qui ne se heurtent pas aux observations d’une " voix publique qui rappelait publiquement les normes et principes à respecter. Si les jeunes ont quelque chose à apprendre de Jean Dominique, c’est que le pays doit passer avant les intérêts personnels et avant les intérêts des poches ".

Et Michèle Montas de faire ressortir la dernière image vue dans une version du film de Jonathan Demme sur la vie de Jean Dominique : en 1986 à son retour d’exil, pendant que les gens scandaient " Dominique, Dominique ", l’éditorialiste de Radio Haiti Inter contestait " Haiti, Haiti ".