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Haiti « ouverte aux affaires » : Les gagnants et les perdants

Anti-syndicalisme ou nivellement par le bas en Haiti

« Vous devez former un syndicat secrètement car si vous laissez échapper un mot, vous pouvez être licencié »
jeudi 1er décembre 2011

« Vous devez former un syndicat secrètement car si vous laissez échapper un mot, vous pouvez être licencié »

Enquête

Deuxième de sept articles

Dans le cadre du partenariat médiatique « Ayiti Je Kale »*, dont fait partie AlterPresse

P-au-P., 01 déc. 2011 [AlterPresse/Ayiti Je Kale] --- L’ouvrière Evelyne Pierre-Paul n’a jamais été syndiquée. Opératrice de machine à coudre chez One World Apparel, une propriété du candidat à la présidence Charles H. Baker, elle craint d’aborder le sujet.

« Vous devez former un syndicat secrètement car si vous laissez échapper un mot, vous pouvez être licencié », explique Pierre-Paul à Ayiti Kale Je (AKJ). « Les patrons disent que si nous nous syndiquons, nous détruirons la compagnie ».

La loi nationale et les conventions internationales garantissent aux travailleurs haïtiens le droit de s’organiser et de négocier collectivement. Cependant, jusqu’en 2010, selon un sondage annuel mené par la Confédération Internationale des Syndicats (ITUC) sur la violation des droits syndicaux, « en Haïti, les employeurs jouissent d’une liberté absolue » dans la répression des organisateurs, en raison du climat d’instabilité politique et d’autres facteurs.

« Ceux qui tentent d’organiser la syndicalisation des travailleurs se font constamment harceler ou exclure, généralement en violation du code du travail. Pour empêcher les travailleurs d’adhérer au syndicat, les employeurs donnent des bonis à ceux qui ne sont pas syndiqués », rapporte l’étude ITUC.

Plus récemment, Better Work, un organe de l’organisation internationale du travail de l’ONU (OIT), censé assurer que les compagnies du textile bénéficiant de loi HELP respectent des normes syndicales internationales, rapportait à peu près la même chose. Dans son rapport d’avril 2011, l’organisation notait diverses irrégularités, comme l’absence de contrats écrits et de registres d’heures travaillées, l’absence de congé payé, de pause-repas, ainsi que l’obligation de travailler des heures supplémentaires. Les enquêteurs de Better Work ont également remarqué qu’aucune des usines de Port-au-Prince n’avait de syndicat.

« Better Work Haïti a noté des enjeux sérieux concernant les droits des travailleurs à former, rejoindre ou participer librement à des organisations syndicales dans cette industrie en Haïti », selon leur document daté 15 avril 2011.

Si Better Work note des « enjeux sérieux » en matière du droit de s’organiser, le directeur Richard Lavallée admet que son bureau ne peut, dans cette situation, faire rien d’autre que remplir des rapports et émettre des recommandations.

Il affirme à AKJ que « Better Work entretient des liens de collaboration » avec les usines. « Le pouvoir coercitif ne vient pas de Better Work ».

Étonnamment, Lavallée indique aussi à AKJ que les travailleurs ne comprennent pas ce qu’est un syndicat.

« Lorsque nous avons interviewé des travailleurs pour savoir si certains de leurs collègues avaient été mis à pied pour avoir tenté de se syndiquer, nous avons entendu des réponses comme : ‘Qu’est-ce qu’un syndicat’ », dit-il.

Que Lavallée croie ou non que ce soit possible, une chose est sure : les propriétaires et les superviseurs des usines savent toujours quels ouvriers parlent aux enquêteurs de Better Work. Dans un rapport qui critique une usine ou un superviseur, la source d’information est facile à retracer. Il est très probable que les travailleurs s’autocensurent.

C’est ce qu’ils ont dit à AKJ.

Ginette Jean-Baptiste est opératrice de machine à coudre chez One World Apparel. AKJ l’a interviewée en dehors de son lieu de travail. Elle soutient ce que les travailleurs des usines haïtiennes disent depuis des décennies : le fait de parler de syndicat et d’organisation peut nous valoir une lettre de révocation.

« On ne peut jamais faire entendre nos demandes. Si on parle entre nous, quelqu’un peut nous dénoncer, et on risque de se faire mettre à la porte, affirme-t-elle à AKJ. Cet automne, cinq syndicalistes ont été licenciés des usines de Port-au-Prince, dont un de One World.

Des décennies de répression des syndicats

En 2004, à l’époque où le groupe Batay Ouvriye œuvrait à syndicaliser les travailleurs du parc industriel dominicain de CODEVI, sur la frontière dominicaine, des centaines de travailleurs ont été mis à pied. Batay Ouvriye, comme d’autres, estimait que les mises à pied étaient directement reliées à la syndicalisation. Mais à l’époque, Baker, alors vice-président de l’Association des industries haïtiennes (ADIH), n’avait pas hésité à défendre les employeurs dominicains.

« Ça me trouble parce que, comme Haïtien, j’essaie de créer des emplois », avait-il affirmé à l’Inter Press Service. « Ces gens [Batay Ouvriye et ses supporteurs internationaux] diffusent des mensonges sur Internet. C’est le genre de chose qui tue nos affaires ici. »

Mais il ne s’agissait nullement de mensonges. Et les affaires n’ont pas été « tuées ».

Batay Ouvriye et les travailleurs ont tenu bon. Aujourd’hui, ce sont plus de 3000 travailleurs du CODEVI qui sont syndiqués, et tous bénéficient de conventions collectives, même si les salaires restent dérisoires. Le salaire minimum de quelque 6500 travailleurs est de 868 gourdes (21,70 $US) par semaine.

Face aux syndicats locaux, et à la surveillance et la solidarité internationales, Baker et d’autres industriels se sont battus bec et ongles contre les hausses de salaires, disant qu’ils payaient autant qu’ils le pouvaient et prétendant que les compagnies étrangères dont ils sont les sous-traitants partiraient dès que les salaires monteraient.

Washington semblait sur la même position. En 2009, avec l’aval de l’ambassade américaine, l’ADIH s’est battue contre les parlementaires qui avaient tenté de hausser le salaire minimum à 200 gourdes (5 $US) par jour . The Nation et Haïti Liberté raportaient que « les sous-traitants de Fruit of the Loom, de Hanes et de Levi’s travaillaient de concert avec l’ambassade américaine pour s’opposer farouchement à la hausse du salaire minimum votée par le parlement.

L’USAID a participé au financement d’une étude qui, rien d’étonnant, prétendait qu’ « une hausse du salaire minimum de 200 HTG gourdes haïtiennes précariserait le secteur et forcerait les usines à fermer », selon une communication confidentielle du chargé d’affaires Thomas C. Tighe à Washington.

L’ambassade américaine incitait à « un engagement plus visible et actif de la part de [Président René] Préval ». Deux mois plus tard, le président avait apparemment convaincu le Parlement d’établir un salaire minimum en deux phases pour permettre aux industries de payer moins de 200 gourdes – 125 gourdes jusqu’en octobre 2011, puis 150 gourdes par jour.

Justification de « la course vers le bas »

Selon Baker et l’enquête d’AKJ, les ouvriers gagnent plus de 150 gourdes. Mais le salaire demeure le plus bas de l’hémisphère, et plus bas qu’il y a trente ans, dans un pays où l’État ne fournit ni ne subventionne la plupart des besoins élémentaires comme le logement, l’électricité, l’eau, l’éducation ou la santé.

Les industriels justifient les bas salaires.

« Lorsque vous avez un pays où 80 pourcent de la population ne travaille pas, vous prenez ce qui s’offre à vous ! » d’après Baker.

Le directeur du bureau des zones franches, Jean-Alix Hecdivert, est d’accord : « Un travailleur peut se nourrir. Même si ce n’est pas à sa faim, il peut manger ».

Dans le parc industriel de CODEVI, le directeur Miguel Angel Torres abonde dans le même sens :

« Je ne crois pas que les salaires sont réellement bas, mais Haïti a un taux de chômage de 70 pourcent ! Si vous ne travaillez pas, vous n’avez rien. Si vous gagnez 868 gourdes, vous pouvez au moins survivre… c’est mieux que rien ».

L’économiste haïtien Camille Chalmers a passé des années à réfléchir et à écrire sur l’effet dévastateur des politiques du néolibéralisme économique en Haïti. Pour lui, les salaires dans les « ateliers de misère » du textile, appartenant aux capitaux locaux et étrangers, ne valent pas « mieux que rien ».

« C’est une grave erreur de miser sur des salaires de misère, sur des ouvriers qui se brisent les reins pendant que des compagnies [étrangères] s’enrichissent. Non seulement c’est une erreur, c’est un crime », s’indigne Chalmers.

L’économiste admet que l’industrie d’assemblage crée de l’emploi mais, en référence au « boom » des industries d’assemblage dans la capitale dans les années 1980, il nuance son propos : « si la SONAPI [la Société nationale des parcs industriels] a créé 60 000 emplois, elle a également attiré deux millions de sans-emploi ».

Tout comme au Mexique, avec le boom des « maquiladoras », des dizaines de milliers de paysans sans terre ont envahi la capitale haïtienne à la recherche d’emplois.

Les usines d’assemblage « ne règlent pas le problème du chômage, ni celui de la production », ajoute Chalmers. « Elles utilisent des matériaux importés, ce sont des enclaves. Elles n’ont que peu d’impact sur l’économie ».

Haïti n’est pas la première à avoir des « enclaves ». Depuis des décennies, les corporations internationales d’Amérique du Nord, d’Europe et de certaines parties d’Asie externalisent le travail autant que possible pour épargner sur le cout de la main-d’œuvre. À mesure que les salaires augmentent dans un pays, les compagnies partent s’installer dans un autre pays où les salaires sont plus bas. « La course vers le bas » est maintenant un phénomène bien connu.

Torres, du COVEDI, comprend bien cette « course ».

Les propriétaires des usines dominicaines ont déménagés du côté dominicain parce que « dans les années 2000, nous avons compris qu’en République Dominicaine c’était devenu trop cher. Les clients ne pouvaient plus payer les coûts de la main-d’œuvre ».

Dans un rapport rédigé pour l’université de Georgetown, le professeur John M. Kline souligne que la hausse du coût de la main-d’œuvre dans la partie Est de l’île d’Hispaniola, combinée à l’expiration de « l’Accord multifibre », a mené à la disparition de 82 000 emplois en République Dominicaine, soit « près de deux tiers des emplois du secteur », entre 2004 et 2008.

Ignorants ou menteurs, les enthousiastes des ateliers de misère en Haïti ont omis de parler du sort de ces 82 000 travailleurs dominicains. En fait, l’économie dominicaine, basée sur les rentrées de devises envoyées par les expatriés, se classe parmi les 25 pays où les revenus sont distribués le plus inégalement et présente un fort chômage structurel.

Mais ça ne semble pas important pour l’ex-président Bill Clinton. Dans un discours à la session du Clinton Global Initiative, le 20 septembre, à New York, il encourageait Haïti à devenir plus compétitive.

« Je vous le prédis, s’ils [les haïtiens] font ce qu’il faut, ils se hisseront au sommet dans la région, puis ils déclencheront une course dans toutes les Caraïbes », disait-il aux investisseurs.

Baker, le manufacturier, admet qu’il est dans la course : « Oui, c’est une course vers le bas, si vous misez sur elle » !

Baker prétend que les bas salaires et le travail manufacturier non spécialisé ne sont que temporaires, un « tremplin », et qu’ils joueront un grand rôle dans l’économie haïtienne pendant « dix à quinze ans » seulement.

« Je compte là-dessus seulement en tant que tremplin... C’est une étape. Nous allons gravir les échelons et cette étape en est un », dit-il.

Des douzaines de pays – dont Haïti de façon intermittente depuis trente ans – ont déjà participé à cette « course vers le bas ».

Est-ce que le jeu valait la chandelle ? [akj apr 30/11/2011 23:50]

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* « Ayiti Kale Je » (http://www.ayitikaleje.org/) est une initiative de partenariat médiatique en vue d’assurer des investigations journalistiques sur la reconstruction d’Haïti suite au séisme dévastateur qui a frappé le pays et fait 300.000 morts et autant de blessés.

Le Groupe Médialternatif est un des partenaires de cette initiative, à travers son agence multimédia AlterPresse (http://www.alterpresse.org/), avec la Société d’animation et de communication sociale (Saks - http://www.saks-haiti.org/).

Deux réseaux participent également : le réseau des femmes animatrices des radios communautaires haïtiennes (Refraka) et l’association des médias communautaires haïtiens (Ameka), qui est composé de stations de radios communautaires à travers le pays.