Perspectives

Derrière l’épidémie de choléra

Haiti-Choléra/Recontruction : La question de l’eau


mercredi 29 décembre 2010

Enquête

Dans le cadre du partenariat médiatique « Ayiti Kale Je »*, dont AlterPresse fait partie

P-au-P., 29 déc. 2010 [Ayiti Kale Je / AlterPresse] --- Haïti est « riche » en eau, selon une étude réalisée par l’armée américaine en 1999.

Selon les américains cette étude a eu pour but de « donner à Haïti et aux militaires américains les informations nécessaires pour planifier différents exercices militaires et humanitaires en Haïti ».

C’est possible, mais c’est peut-être aussi dans le but de permettre au voisin d’Haïti de savoir la quantité d’eau que le pays possède et/ou parce que suivant plusieurs rapports, bientôt les Etats-Unis auront à faire face a une grande crise de l’eau. L’américain est de tous les citoyens sur terre le plus grand consommateur d’eau. Chaque personne utilise à peu près 150 gallons par jour, soit 567 litres d’eau. En Angleterre chaque habitant utilise environ 40 gallons par jour. Dans les pays pauvres comme le Kenya ou Haïti, chaque personne utilise moins de 13 gallons, ce qui représente le minimum nécessaire pour l’entretien de la santé. Aux Etats-Unis, 36 des 50 Etats auront une grande crise d’eau durant les 3 prochaines années.

Haïti ne connait pas de crise d’eau, mais cette ressource est en danger à cause de la dégradation de l’environnement, du manque de contrôle dans les zones abritant des sources, de la contamination par les usines, l’agriculture, les déchets animaux et humains. Et aussi à cause du fait que le pays a une mauvaise gestion et distribution de l’eau.

De plus, tout le monde n’a pas un accès égal.

Bien que les estimations varient, environ 40 à 49 pour cent des Haïtiens sont censés avoir accès à de l’eau « améliorée », même si une étude réalisée en 2005 par FOKAL a montré que 65 pour cent des Haïtiens rurales utilisent l’eau des rivières.

Aujourd’hui, selon la DINEPA, qui est une nouvelle agence gouvernementale responsable de l’eau et de l’assainissement, 70% de la capitale a une couverture en eau via des branchements privés ou des fontaines publiques.

L’approvisionnement des habitants de Port-au-Prince en eau remonte à bientôt 200 ans, en 1841, avec une série de robinets collectifs, qu’on appelle des « standpipe » en anglais. A partir de 1878, les résidences des mieux nantis étaient équipées de robinets et de lavabos. Le reste de la population s’approvisionnait dans les robinets collectifs ou en achetant de l’eau par sceau auprès des vendeuses ambulantes. En 1916, durant l’occupation américaine, le système d’adduction d’eau de la capitale rivalisait avec celui de n’importe quel pays sur terre, selon l’écrivain Simon Fass.

Dans le livre « The political Economy of Haiti » (L’Economie Politique d’Haïti), Fass indique que : « 3 500 familles, soit un tiers de la population, avaient un branchement direct au système de distribution »

Que s’est-il passé ?

En fait, le système de distribution d’eau du gouvernement n’a pas évolué en fonction de la croissance de la capitale. Il n’a pas freiné les branchements illégaux. Il n’a pas géré une privatisation qui a été réalisée par quelques riches au détriment des plus démunis.

Fass rapporte, entre autres, le phénomène de « riches consommateurs » qui dans les années 1970 « ont établi des branchements illégaux a partir des conduites principales partout ou cela était possible », provoquant ainsi le « délabrement du système ».

Bon nombre de ces consommateurs avaient- et ont encore aujourd’hui- des pompes chez eux. Durant les jours ou la CAMEP délivre l’eau dans le système, ces consommateurs aspirent le maximum d’eau avec les pompes et la stockent dans leurs réservoirs. Aussi, les autres abonnés et ceux qui vont à la fontaine publique ne reçoivent pas ce qu’ils devraient.

Une étude de l’ONU réalisée en 1976, et dans laquelle Fass a participé, a montré que la CAMEP produisait environ 64 millions de litres par jour, mais a perdu près de la moitié - 30 millions de litres – à cause des vols, les fuites et du gaspillage.

L’étude a également montré que « l’industrie de l’eau » dans la capitale était une grande entreprise. Les Tontons Macoutes et leurs sbires contrôlaient l’accès aux fontaines et bornes-fontaines, de manière à contrôler et faire monter les prix. Les entreprises de transport de l’eau - non réglementée par l’Etat – ont également fait de jolis profits.

« Selon nous, [au Centre des Nations Unies pour l’habitat, le bâtiment et la planification (UNCHBP)], la distribution d’eau n’était pas un service public au sens étroit du terme, mais plutôt une importante industrie privée produisant 3,78 millions de dollars en valeur ajoutée. Environ 26 pour cent de cette somme allaient à 25 camionneurs, 32 pour cent à 2.000 foyers connectés, 25 pour cent à 14.000 porteurs et 17 pour cent à la CAMEP »

En ce qui concerne Port-au-Prince, Fass écrit que « relativement peu de fournisseurs qui contrôlaient la technologie et qui avaient un accès privilégie ... ont amassé les recettes au détriment de la majorité qui n’a pas d’accès, » ce qui signifie qu’il y a eu « un transfert annuel de 1,22 million de dollars américains de 295.000 personnes à faible revenu » à « des ménages de la classe politique ayant un revenu supérieur. »

Le prix de l’eau dans la capitale à cette époque était « peut-être l’un des plus élevés en milieu urbain dans le monde, » note Fass.

Dans les années 1980, une série de ministères, organismes et comités dans les villes et la campagne - MTPTC, CAMEP, SNEP, POCHEP, CAEP, URSEP - avait apporté quelques améliorations en termes de distribution et de prix, mais très peu. Le vol, le mauvais entretien, la corruption et le manque d’investissement, combinés au manque d’assainissement, ont tous contribué à la dégradation des systèmes et à la vulnérabilité d’Haïti vis-à-vis du choléra.

Selon des chiffres récents, il y a environ 57.000 ménages dans la capitale qui sont connectés au réseau d’eau. 33.000 sont « actifs » ou paient leur facture. Comme dans les siècles précédents, la distribution de l’eau se fait suivant la classe économique - les riches ont des branchements directs ou achètent des camions-citernes remplis d’eau, les pauvres vont aux fontaines (gratuitement ou moyennant des frais) ou l’achètent auprès de vendeuses ambulantes.

Dans les petites villes, en 2005, le SNEP (Service National d’Eau Potable, qui fait maintenant partie de DINEPA) a fait la gestion, ou une mauvaise gestion, de 28 systèmes. Dans d’autres villes et hameaux, divers comités ont géré pompes, fontaines et citernes construites par les communautés, les organisations non gouvernementales et des particuliers. Que l’eau soit gratuite ou à vendre, le prix peut varier d’un endroit à l’autre, mais ce qui est certain c’est que presque partout, les pauvres paient plus que les riches, car ils achètent souvent par sceau. Il n’y a aucun contrôle sur le prix.

Personne ne contrôle la qualité de l’eau fournie par le secteur privé non plus.

Il y a plus de 20 entreprises de transport de l’eau qui fournissent de l’eau
à des camps, des cliniques, des entreprises et des maisons privées dans la région métropolitaine.

Ce n’est que la semaine dernière que la DINEPA a publié une « directive » pour informer toutes ces entreprises qu’elles doivent chlorer leur eau.

Le secteur privé de distribution d’eau est éclipsé par un autre acteur dont la présence a explosé depuis le 12 Janvier - les ONG. Bien avant le tremblement de terre, des dizaines d’ONG - grandes et petites - ont été impliquées dans le "secteur de l’eau" dans la capitale et dans tout le pays. Beaucoup ont construit des puits et des systèmes qui sont encore en usage aujourd’hui.

Mais d’autres ont mis en place des systèmes qui sont tombés en ruine dans les deux ou trois ans parce qu’ils étaient inappropriés ou parce que la population locale n’a pas été formée à l’entretien, selon une étude de FOKAL.

FOKAL a également ajouté :

Alors se pose la question à savoir : qui est propriétaire du réseau ? Qui en est responsable ? Le plus souvent la réponse théorique est que le système appartient à « la communauté » alors que cette notion de communauté n’est pas définie, de même que celles de responsabilité et d’appropriation. Un proverbe haïtien traduit bien cet état de fait : Bèf ki gen anpil mèt mouri nan poto - La vache dont les propriétaires sont nombreux meurt au poteau.

« Il y a tellement d’ONG dans le pays », a expliqué le Dr Maxi Raymondville de Zanmi Lasanté / Partners in Health, qui travaille au centre de traitement de choléra de Mirebalais (Est). « Mes collègues appellent certaines de leurs interventions « folkloriques ».

Partout dans le pays, les communautés, les villes et les régions sont impliquées dans les accords bilatéraux avec des ONG étrangères – ou « projets » - qui pourraient fournir un soulagement à court et même à moyen terme à la pénurie d’eau ou d’autres questions, mais le travail est souvent non coordonné avec l’Etat ou même entre elles.

"Nous avons besoin d’un Etat fort, et même un code de déontologie de l’État, de les orienter (les ONG) afin qu’elles coordonnent leur travail," déclare Raymondville à « Ayiti Kale Je ».

La question des ONG est liée à une autre raison qui va au delà du système d’eau médiocre d’Haïti : les gouvernements successifs ont été de plus en plus tributaires de l’aide étrangère - les prêts et subventions - ce qui signifie qu’ils sont également soumis aux caprices des « donateurs ».

Par exemple, un accord de 54 millions de dollars de prêts avec la Banque interaméricaine de développement (BID), signé en 1998, n’est pas entré en action jusqu’en 2009 parce que Washington et d’autres donateurs ont décidé de "ralentir" l’ensemble des aides du gouvernement pour faire pression sur le gouvernement de Jean- Bertrand Aristide. Le prêt aurait réhabilité et agrandi les systèmes d’eau dans deux des plus grandes villes d’Haïti.

Un rapport de 2005, « Woch Nan Solèy », a montré clairement comment les intérêts politiques de Washington ont foulé au pied tout souci pour la santé publique dans le pays.

Le Dr. Paul Farmer, qui a collaboré à ce rapport, écrit – avec des collègues – sur le sujet dans la revue The Lancet, paru plus tôt ce mois-ci :

« Certains ont soutenu que ces politiques punitives sont l’apanage des pays donateurs, mais bloquer l’accès au crédit de la plus grande banque de développement de la région, un bailleur de fonds qui soutien des travaux publics dans toute l’Amérique latine, ne devrait pas être l’apanage des Etats-Unis ni de n’importe quel autre gouvernement ».

Ainsi, les origines de la problématique de l’eau en Haïti sont nombreuses :

-  les gouvernements ont favorisé les riches,

-  l’eau était considérée comme une « industrie » plutôt qu’un « service public ou un « bien public »,

-  le pays a eu des gouvernements inaptes ou irresponsables,

-  ces gouvernements ont été dépendants de l’aide étrangère. [akj apr 29/12/2010 20:00]

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* « Ayiti Kale Je » (http://www.ayitikaleje.org/) est une initiative de partenariat médiatique en vue d’assurer des investigations journalistiques sur la reconstruction d’Haïti suite au séisme dévastateur qui a frappé le pays et fait 300.000 morts et autant de blessés.

Le Groupe Médialternatif est un des partenaires de cette initiative, à travers son agence multimédia AlterPresse (http://www.alterpresse.org/), avec la Société pour l’Animation de la Communication Sociale (SAKS - http://www.saks-haiti.org/). Deux réseaux participent également : le Réseau des Femmes Animatrices des Radios Communautaires Haïtiennes (REFRAKA) et l’Association des Médias Communautaires Haïtiens (AMEKA), qui est composé de stations de radios communautaires à travers le pays.