APRÈS LES ÉLECTIONS DU 26 NOVEMBRE
Haiti-Correspondance # 81, 27 nov. 00
Les résultats définitifs des élections présidentielles et sénatoriales partielles haïtiennes du 26 novembre sont attendus sans surprise. Le 47ème président haïtien sera certainement Jean-Bertrand Aristide. L'ancien Chef d'État était largement favori et imbattable par ses concurrents, d'illustres inconnus. Les partis d'opposition regroupés au sein de la Convergence Démocratique (CD) n'avaient pas pris part a ce scrutin et avaient appelé a son boycott. D'autres organisations non membres de la CD etaient également absents du processus.
Quel taux de participation?
Un enjeu de taille était le taux de participation de la population a ces élections ou dans diverses régions du pays, les journalistes n'ont pas constaté d'affluence. Les rues etaient désertes. L'ambiance était nettement différente de celle observée durant les dernières élections législatives et municipales du 21 mai et loin d'être comparable a celle du 16 décembre 1990, lorsque Aristide avait gagné les premières élections démocratiques de l'histoire d'Haïti. Lors des opérations d'inscription de nouveaux majeurs, dans le cadre du processus électoral du 26 novembre, seulement 120.000 des 800.000 personnes attendues avaient retiré leurs cartes électorales.
Le taux de participation se transforme en sujet polémique. Dans ses premières éstimations, le Conseil Electoral Provisoire (CEP) avance le chiffre de 60%. Selon le CEP, le departement ou la participation a été la plus forte est L'Artibonite (Centre-Ouest) avec un taux de 70%. A Port-au-Prince, indique l'Institution Électorale, un taux avoisinant les 100% a été enregistré dans les quartiers populaires, tandis que les estimations concernant les autres zones résidentielles tournent autour de 50%.
Certains responsables politiques de l'opposition dont Gerard Pierre-Charles, de l'Organisation du Peuple en Lutte (OPL), parlent de "moins de 5% de participation". Le porte-parole de la CD, Evans Paul, refuse pour sa part de faire une évaluation chiffrée admettant qu'il n'a pas les données nécessaires. Cependant, ajoute-t-il, le constat est que la participation était faible et cela signifie, selon lui, "le renvoi du gouvernement lavalas", par le peuple.
Se basant sur les rapports des reporters de radio, il a fait remarquer qu'a Cite Soleil par exemple, vers 7h30 certains Bureaux de Vote (BV) avaient enregistré une quinzaine de votants. Il est impossible, a-t-il considéré, que 3 heures plus tard tous les bulletins de ces bureaux en question soient épuisés, "même si chaque votant prenait une minute pour voter". Chaque BV devait recevoir 400 votants.
Le Département d'État américain va dans la même direction en notant "une faible participation". Après les élections du 26 novembre, Washington relève "le besoin de réconciliation parmi tous les secteurs de la société haïtienne".
Le porte-parole de Fanmi Lavalas et président du Sénat, Yvon Neptune, justifie l'absence de foule devant les BV par une "consigne", donnée aux partisans d'Aristide d'aller voter par petits groupes. Il relève en ce sens "l'intelligence" du peuple qui a prouvé qu'il était "meilleur tacticien que les poseurs de bombes".
Dans sa première conférence de presse depuis plusieurs années, Jean Bertrand Aristide, qui la veille des élections avait appelé le peuple a "aller voter en masses", reprend les explications fournies par le porte-parole de son parti.
Par ailleurs, le prochain président d'Haïti a déclaré ne pas vouloir se comporter en "gagnant victorieux qui pourrait humilier ceux-la qui sont vaincus". "Nous allons cultiver le dialogue" avec tous les secteurs, a-t-il dit, au delà des "différences politiques, sociales et idéologiques", pour pacifier le pays et promouvoir "la croissance humaine et la croissance économique".
D'ores et déjà, les foules de partisans d'Aristide ont gagné les rues a Port-au-Prince, dans l'Ouest, au Cap, dans le Nord, aux Gonaives, dans l'Artibonite (Centre-Ouest), a Jacmel, dans le Sud-Est et a Jérémie, dans la Grand'Anse (Sud-Ouest) pour célébrer la victoire de leur candidat. Selon les manifestants, les élections du 26 novembre ont été un camouflet pour l'opposition qui avait demandé l'abstention. A Jérémie, une partie de la foule a crié "Aristide a vie!".
Climat sécuritaire
L'autre élément d'importance cruciale au cours de ces élections a été la question de la sécurité, compte tenu de la situation de violence qui a marqué la capitale quelques jours avant le vote, avec l'explosion d'une dizaine de bombes artisanales qui ont fait 2 morts et une vingtaine de blessés. Le vote s'est déroulé généralement dans le calme et la sérénité avec quelques incidents isolés, tandis que la présence policière était remarquable, surtout dans les zones considérées comme sensibles.
Un bilan fait par la police relève que 2 engins explosifs ont été découverts a Carrefour, banlieue sud de la capitale. L'un d'entre eux a explosé, faisant un blessé. A Mirebalais, une autre bombe a explosé dans un Bureau de Vote, sans faire de dégâts importants. A Anse d'Hainaut, dans le Sud-Ouest du pays, une partie du Commissariat qui abritait un Bureau de Vote (BV) a été incendié. Du matériel électoral a été emporté par des individus non identifiés, mais a été remplacé, a-t-on appris.
Irrégularités et problèmes administratifs
On n'a pas noté d'irrégularités scandaleuses comme pour les élections du 21 mai ou, par exemple, le lendemain du vote, des lots importants de bulletins ont été retrouvés dans la rue et ramassés a la pelle. Cependant des cas sérieux ont été rapportés dont celui du Plateau Central ou le candidat indépendant au Sénat Prosper Theismé a dénoncé des opérations frauduleuses qui se seraient déroulées dans plusieurs localités. Une heure avant la fermeture des BV, a-t-il déclaré, les autorités de la mairie de Hinche, principale ville du département, ont fait remplir des urnes au profit du candidat de Fanmi Lavalas, Michel Renard.
Dans certains bureaux, le dépouillement a été effectué sans la présence de mandataires ou d'observateurs. Au Bureau Électoral Communal (BEC) de Carrefour, le matériel électoral a été distribué sans contrôle, en l'absence du président du Bureau.
Dans la plupart des centres de votes de Port-au-Prince, le matériel et le personnel n'etaient pas arrivé a l'heure ou n'étaient pas complets jusque vers 10 heures, ce qui a handicapé le début des opérations. On a mentionné beaucoup de cas ou les électeurs ne parvenaient pas a retrouver ou identifier les BV ou ils s'etaient inscrits. Résultats, un nombre important d'électeurs a voté sans que la vérification de leur inscription soit effectuée dans les registres électoraux.
Des difficultés de tous ordres ont empêché l'acheminement du matériel dans beaucoup de communes du Sud, du Nord et du Sud-Ouest.
En attendant les rapports d'observation
Les rapports d'observation des élections du 26 novembre sont encore attendus. En général, l'observation a été surtout assurée par des réseaux nationaux fraîchement mis sur pied, a part le Comité des Affaires Électorales Paysannes pour des Élections Propres (KOZEPEP).
Les observateurs internationaux etaient très peu remarquables, car seulement une trentaine d'étrangers ont suivi les opérations dans plusieurs régions du pays. Un représentant de l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), 4 de la Communauté Économique de la Caraïbe (CARICOM) et une vingtaine de délégués des secteurs de solidarité internationale etaient sur place.
Quelles perspectives?
Quelles perspectives s'ouvrent pour la satisfaction des revendications populaires après les élections du 26 novembre?: telle est une des questions qui suscitent des réflexions dans certains milieux démocratiques et populaires, alors que le pouvoir conquis a tous les niveaux par Fanmi Lavalas confère a ce parti une responsabilité autant étendue.
Les attentes et exigences sont énormes dans une conjoncture difficile tant au niveau national qu'international. "Celui qui sera élu sera dans l'obligation de répondre aux attentes du peuple", a reconnu le président René Preval. Si non...
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