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" Le sang visible du vitrier "

Haiti : Sauf-conduit poétique d’un iconoclaste multi récidiviste


mardi 13 juin 2006

Par James Darbouze [1]

Soumis à AlterPresse le 16 mai 2006

L’œuvre de James Noà« l commence à peine à recevoir l’attention qu’elle mérite et déjà l’on imagine difficilement l’avenir de la poésie en Haïti sans ce mature précoce. Pour son premier recueil (mais sa notoriété a précédé de loin la parution de son premier recueil [2]) : une invitation de Frank Etienne où ce géant de la littérature, né en Haïti, affirme sa « profonde certitude que les ‘‘Poèmes à double tranchant’’ portent la sève inaugurale de l’aube future, le sel miraculeux d’une aventure poétique féconde », une introduction de Denise Bernhardt, de la Société des Gens de Lettres de France, qui elle voit dans le poète James Noà« l « une voix d’aujourd’hui qui parle aux hommes de demain » ainsi qu’une pléiade d’autres articles, comptes-rendus, commentaires, reportages autour de cette œuvre. Ainsi, Paul VAN MELLE [3] dans sa note de lecture : « Un poète comme James Noà« l et beaucoup d’autres [...] refusent de démissionner de leur talent et continuent [...] à produire des « Poèmes à Double Tranchant », marques de révolte où de nostalgie. » Toutefois, la plus fameuse pièce à charge de ce dossier reste sans conteste la présentation dans le numéro spécial « Plumes émergentes » de la revue littéraire Notre Librairie [4]. James Noà« l, 27 ans, le poète prophète... nul doute qu’il a frappé fort.

Mais bon, dans ce pays où, pour reprendre le mot de Syto Cavé, « l’on se bouscule même pour chier [5] », s’occuper de poésie, faire de la poésie, être poète peut sembler relever d’une entreprise criminelle. Car, pour parler sérieusement et faire un peu grande personne, une telle activité, à quoi peut-elle bien servir ? Si tout est lié et s’il faut bien que tout serve à quelque chose, ne pourrait-on pas être amené à conduire, pour soi-même et pour les autres, une interrogation de bon droit sur l’utilité de la poésie dans les pays « enveloppés [6] » et particulièrement en Haïti. A quoi peut bien servir la poésie ? Que peut-elle face à un enfant qui crève de faim ? De quelle utilité peut être une métaphore - ou une image sonore bien trouvée - face à une jeune fille, comme un i, qui fait de la prostitution pour survivre misérablement ? Ce « métier vilain qui enlève la vie comme... » Ou, autre image troublante, face à un petit enfant « esclave » de 7 ans traînant des kilomètres avec un sceau d’eau - même pas potable - sur sa tête ? Il semble que la réponse est : pas grand-chose [7] ! Mais est-ce là vraiment une réponse ? Autant de questions... sans réponse ... Et si la poésie ne peut pas permettre de répondre à des questions aussi sensibles, essentielles et vitales diront certains, pourquoi alors faire de la poésie ? Pourquoi alors faire de la poésie ? De même que l’on pourrait se demander pourquoi se poser des questions auxquelles on sait déjà ne pas voir de réponses. Problème rationnellement insoluble ! Dans le cas qui nous concerne précisément, parlant de James Noà« l, pourquoi fait-il de la poésie ?

L’auteur de « l’ordre public » ou de « Non-lieu », celui dont la sensibilité, aussi aigue que celle de l’écrevisse au moment du renouvellement de sa carapace - pour reprendre une formule d’Apollinaire - a donné « Bòn nouvèl », n’a pas la prétention de nous dire le dernier mot de la poésie contemporaine haïtienne... même si au fond, par delà fulgurance, dès l’aube de ses textes on se rend compte, on sent, sensibilité pour sensibilité que c’est de cela qu’il s’agit. On sent que c’est une époque nouvelle qui s’annonce. James Noà« l, poète de la moisson nouvelle.

Et ce n’est certainement pas lui qui va nous apporter la réponse à la question du pourquoi de la poésie. D’ailleurs, sans fausse modestie, il n’a pas cette prétention ... D’autant que, aussi légitime que puisse sembler une pareille question, ce n’est pas au premier abord, cette incapacité de la poésie à traiter des problèmes réels qui nous frappe à la lecture des textes de l’auteur de « Poème de la main gauche ». Infiltré par son souffle poétique, on est comme sous le coup d’un charme... Peut être aussi l’effet de l’envoûtement ... et la facture hautement tonale de sa poésie évidente qu’il est d’un autre temps, d’une autre moisson, d’une autre solitude. Et cela nous suffit...

De même que l’on pensait impossible d’écrire des poèmes après Auschwitz, après la Shoah. Pourtant, il y a eu Celan. Paul Celan, peut être le plus grand poète de langue allemande de l’après-guerre. Fils de parents juifs de Roumanie, déportés, morts dans les camps d’où lui-même a réchappé. L’auteur de La Rose de Personne, de Pavot et mémoire ou d’Entretiens sur la Montagne pourrait tout aussi bien s’appeler James Noà« l. Car James Noà« l aussi est un rescapé et lui aussi conçoit sa poésie comme une bouteille à la mer, « comme quête du lieu propre et main tendue à autrui ». Ce qui charme le plus dans sa poésie, c’est surtout cette impression qu’il est habité - possédé - par la poésie tout simplement. Cette impression qu’il ne parle pas pour se prendre au sérieux. A ce titre, justement parlant de sa manière poétique, l’envie est tentant de reprendre à son propre compte les paroles d’Elie Wiesel. James fait de la poésie parce qu’il ne peut pas faire autrement. Il est un survivant, et en tant que tel, il est tenu de s’exprimer même « en désespoir de cause » ... C’est à titre de témoin qu’il nous parle de choses que nous ne voyons pas... voilà pourquoi, un peu comme le jeune Werther de Goethe ou comme Goethe lui-même, il est du genre à « ne pas trop prendre au sérieux ni les choses ni soi-même, quelqu’un qui quoiqu’il arrive sait s’en amuser. » C’est certainement pour cela qu’il a reçu la poésie en héritage. Sans testament bien entendu... Poète tout simplement, envers et contre, parce que... la poésie ayant fui, a décidé un beau matin, gratuitement, d’élire domicile en sa clairière. Tant de générosité pour un drôle de type ! C’est vraiment extra... il n’a vraiment pas d’égal le veinard !

Avec le charme majestueux du verbe implacable de « Le sang visible du vitrier » , aujourd’hui, James Noà« l, celui qui se lave les mains avant d’écrire, nous permet de contempler au loin la terre promise de la poésie haïtienne, espérons qu’il nous permettra d’y pénétrer...

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Bibliographie :

-  James Noà« l, Poèmes à double tranchant suivi de Seul le baiser pour muselière , Editions Farandole, 2005.
-  James Noà« l, Le sang visible du vitrier , Farandole, avril 2006.
-  Wolfgang Goethe, Les souffrances du jeune Werther , Gallimard, 1973.
-  Elie Wiesel, Paroles d’étranger , Editions du Seuil, 1982.
-  Alain Badiou, Petit manuel d’inesthétique , Editions du Seuil, 1998.
-  Israà« l Chalfen, Paul Celan : Biographie de Jeunesse, Plon, 1989.
-  François, Schlosser, « Te absolvo, Planete », in Le Nouvel Observateur ,
-  Enquête sur le Pardon, # 1433 du 23 au 29 avril 1992.

[1] James Darbouze
Militant, enseigne la philosophie

[2] Doit on rappeler que des textes de James Noà« l (comme « Bòn nouvèl », Non-lieu - autour des ravages de la tempête tropicale Jeanne en septembre 2004) sont mis en chanson par des voix consacrées de la chanson à texte haïtienne telles Wooly Saint Louis ou Robenson Auguste. Ses poèmes sont dits par Pierre Brisson et Monique Mesplé Lassalle.

[3] Paul VAN MELLE, NOTE DE LECTURE, Revue Inédit Nouveau, numéro 198, Janvier 2006.

[4] La revue « Notre Librairie » est une réalisation du Ministère des Affaires Etrangères de France. Pour ce numéro spécial, quatorze auteurs-auteures des littératures du Sud dont deux plumes haïtiennes, les écrivains Kettly Mars et James Noà« l. Cf. sur James Noà« l : Notre Librairie, Revue des littératures du Sud, N° 158, avril-juin 2005, Plumes émergentes.

[5] Cf. O ! O ! Kisa ? Pièce de Syto Cavé. Phrase en exergue dans le premier recueil de James Noà« l, Poèmes à double tranchant suivi de Seul le baiser pour muselière , Editions Farandole, 2005.

[6] Pour reprendre une expression de Frank Etienne dans son livre Miraculeuse. Les pays enveloppés, ce sont les pays appelés en voie de développement selon la vulgate actuelle qui autrefois étaient appelés sous-développés ou pays moins avancés.

[7] Malgré la grosse tête - autant que le pouvoir, l’illusion de pouvoir donne aussi la grosse tête - et les grandes déclarations fumeuses de nos « poètes » héritiers ; tour à tour intrigants locaux, politiciens, courtiers internationaux, chefs de cabinets, petits boys ou valets stylés, experts en reptation des couloirs d’ambassades etc... la poésie semble ne pas pouvoir être d’une grande utilité en Haïti.