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Le désastre des Gonaïves et le konbitisme d’Odette Roy Fombrun


lundi 18 octobre 2004

Par Jean Anil Louis-Juste [1]

Soumis à AlterPresse le 5 octobre 2004

En tout temps et en tout lieu, Odette Roy Fombrun a toujours offert le konbitisme comme philosophie d’action apte à sauver le pays. Encore une fois, le désastre des Gonaïves lui a valu l’ocasion de « faire la leçon » à Jean Erich René [2] à partir de son livre konbitique. La participation active de tous les Haïtiens serait à encourager à partir de « la konbite de la protection de l’environnement pour éviter au maximum de nouvelles catastrophes » (cf. Le Nouvelleiste no 37008 du 30 septembre 2004). Le konbitisme de Madame Fombrun semble envisager l’environnement comme une simple nature à restaurer ; il suffirait de suspendre de « gémir sur la l’intervention étrangère inévitable » et de convaincre « que les forces d’intervention devraient être surtout composées de techniciens environnementaux ». La question écologique est prise alors dans un sens techniciste, perdant par ainsi sa valeur hautement politique.

Le konbitisme a-historique de Madame Fombrun

La fin de la protection de l’environnement chez Madame Fombrun, reste l’évitement de catastrophe. Les couches majoritaires de la population peuvent toujours survivre, comme si la vie leur est naturellement créée pour d’autres. Ces « dépourvus » doivent « accepter les durs sacrifices qui vont leur être demandés ». Elles sont dépourvues, mais ce sont elles qui « exploitent les carrières de sable », « coupent les arbres », « ont construit sur les collines protégées et dans les ravins ». On dirait que ce sont elles qui possèdent les riches villas qui surplombent la baie de Port-au-Prince, continuent à exploiter la carrière industrielle de marbre à Barcadère (Gonaïves) en dépit de sa fermeture en 1986, ont pressé les autorités de 1986 à rouvrir les carrières de sable de Laboule, ont exploité de manière irrationnelle et illégale la mine de cuivre de Mémé (Gonaïves) Â…

Les « dépourvus » de Madame Fombrun ne sont pas les premiers à couper les arbres. La colonisation de St Domingue a détruit plus de 45% de la couverture forestière du pays ; les politiques de concession de forêt des gouvernements Geffrard, Hyppolite, Â…, Estimé et Duvalier ont beaucoup altéré le faciès de notre environnement. Par ailleurs, quand la détérioration interne des termes de l’échange a érodé le revenu agricole paysan [3], la « survie » ne peut être assurée que par la prédation sur le mince stock forestier. On peut ajouter à ces causes sociales, la politique néo-libérale qui décourage entre autres, des politiques économiques pro-paysannes et encourage des coupes sombres dans le budget social déjà mince de l’Etat haïtien.

La konbite est ici dés-historicisée ; au départ, elle a été un moyen de réaliser la liberté pleine chez les esclaves et marrons de St Domingue. Dans le règne de la liberté plus que lacunaire, où trône l’oligarchie haïtienne, le grandonisme a transformé la konbite en outil de contrôle social du mode d’organisation de la vie et du travail paysan. De grands propriétaires terriens organisent des journées de travail en distribuant seulement de la nourriture et de la boisson aux paysans invités ; la richesse produite par ces forces de travail ira directement à l’accumulation du capital. Autant dire que la konbite d’unité originelle s’est développée en un instrument d’exploitation économique : la médiation de cette transformation est assurée par l’appropriation première des terres de l’Etat.

Le Konbitisme de Madame Fombrun associe à la dégradation de l’environnement, la tolérance des gouvernants envers leurs partisans, mais il oublie que les gouvernements ont aussi leurs artisans, c’est-à -dire les patrons qui ont financé la prise du pouvoir. Le plus souvent, ces gouvernants gèrent en fonction des intérêts monopolistiques, tout en feignant de travailler au bien-être des partisants. L’Administration Publique est très souvent aliénée à la domination politique de ceux qui se sont approprié les ressources publiques tout au long de notre histoire.

La signification sociale du désastre des Gonaïves

Le konbitisme de Madame Fombrun agit en dehors de l’histoire. Son rapport à l’espace, est bloqué à la geste historique de 1803. Aussi lui est-il difficile de concevoir l’environnement comme espace socialisé par les différentes actions de groupes d’hommes et de femmes qui l’ont façonné selon les exigences de leurs intérêts particuliers. Cette difficulté conceptuelle peut s’observer dans la proposition de campagnes d’éducation civique et de reboisement à mener pour lutter contre la désertification du pays, laquelle proposition inclut la « communauté internationale » comme actirce. Or, on n’est pas sans savoir que la désertification du Nord’Est par exemple, est consécutive à l’exploitation du sisal par des compagnies états-uniennes durant la deuxième guerre mondiale, que la Reynolds Haytian Mines a exploité en 1956 et 1982, la bauxite de Miragoâne sans restaurer le micro-climat de la zone ; il en est de même de la Société d’Exploitation et Développement Economique et Naturel (SEDREN) pour le gisement de cuivre de Mémé (Terre Neuve, près des Gonaïves). La liste est longue d’exploitations irrationnelles de nos ressources naturelles par des compagnies étrangères de connivence avec les classes dominantes qui font et défont les gouvernements en Haïti.

Les chaînes de Montagne de Marmelade et le Massif de Terre Neuve qui alimentent les cours d’eau ayant leur embouchure aux Gonaïves, font partie des bassins versants qui devaient être exploitées à des fins sylvicoles. Mais, le pillage de la production caféière par le Bord de Mer et son appareil étatique, a détourné la vocation de ces sols vers des cultures céréalières qui, de par leurs exigences culturales, sont érosives et décapantes. Alors, 30% d’eau de ruissellement d’une pluie de 10 mm suffisent à former des torrents qui dévalent les pentes et engloutissent toute œuvre humaine située en aval.

Si le konbitisme recèle encore une possibilité de se récupérer, il doit poser la question de l’extraversion de notre économie ; il doit considérer la question écologique comme fondamentalement politique,Â… C’est ainsi qu’il peut scientifiquement comprendre la signification sociale du désastre des Gonaïves.

Jn Anil Louis-Juste 4 octobre 2004

[1] Professeur à l’Université d’Etat d’Haiti

[2] Je dois avouer que je n’ai pas encore lu le texte de Jean Erich René, mais cette lecture ne me paraît pas être une condition préalable aux commentaires de Madame Odette Roy Fombrun.

[3] Entre 1950 et 1971, le revenu caféier a diminué de 71 à 29% (cf. Enjeux fonciers dans la Caraïbe). Par ailleurs, nous avons comparé le cours des produits manufacturés à celui des récoltes paysannes entre 1984 et 1991 ; le résultat en est que le marché rémunère très mal la force de travail paysan (Voir Janil Lwijis, Entè-OPD : Kalfou Pwojè, pp 55-56).