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AlterPresse 2 ans

Évolution positive, malgré un contexte difficile

Par le Comité de Gestion du Groupe Médialternatif
Gotson Pierre, Coordonnateur

Janvier 2004

AlterPresse boucle en cette fin de janvier 2004, deux ans de fonctionnement. Notre première dépêche a été lancée le 28 janvier 2002.

L’année dernière, à pareille époque, nous avions dressé un bilan du lancement de cette agence, qui a reçu des échos les plus favorables.

Aujourd’hui, en considérant les 12 derniers mois, nous pouvons affirmer que la construction se poursuit. Et c’est l’occasion de saluer les collaborateurs qui nous ont volontairement rejoints en Haïti, République Dominicaine, Martinique, Guadeloupe, aux États-Unis, au Canada et en France, les supporters/partenaires de cette expérience en Haïti et à l’étranger, ainsi que le public tisserand, qui nous aide à élargir la toile.

En guise de bilan

L’année écoulée a vu une évolution positive de l’agence, malgré de nombreuses difficultés, inhérentes à la situation socio-politique actuelle, marquée par l’arbitraire, l’intolérance et les violations systématiques des droits humains, en particulier la liberté d’expression.

Le volume de contenu offert par le réseau alternatif haïtien d’information s’est nettement accru (plus de 700 documents postés sur le site en Français, Créole, Espagnol et Anglais), intégrant aussi bien des photos que des textes. Cela est dû en partie à un effort de systématisation, mettant à contribution l’apport de jeunes journalistes et d’un réseau de collaborateurs qui se construit, petit à petit, au niveau national, international et en lien avec les milieux de la recherche.

La thématique d’AlterPresse demeure collée aux préoccupations des secteurs et mouvements sociaux confrontés à des défis de plus en plus importants. L’agence a abordé des sujets liés, entre autres, à l’agitation socio-politique, les droits humains, la problématique de justice et sécurité, l’engagement citoyen et les mouvements sociaux (paysans, ouvriers, femmes), l’accès aux services sociaux de base, des initiatives de développement et humanitaires, la problématique culturelle et la création artistique, la communication et la liberté d’expression, l’histoire, la question éducative, des actions mises en oeuvre par les communautés haïtiennes de l’étranger et les relations haitiano-dominicaines.

En plus d’un espace d’actualité internationale (Panorama international), offrant une fenêtre sur les titres disponibles dans d’autres médias alternatifs, AlterPresse a traité directement de la République Dominicaine, de Cuba, de la Martinique, du Guatemala, du Mexique et du Brésil. Sans oublier les grands rendez-vous sociaux, tels que le Forum Social Mondial, l’Assemblée des Peuples de la Caraibe ou des forums alternatifs à la Zone de Libre Échange des Amériques.

L’évolution observée dans le format du site d’AlterPresse demeure tributaire d’une recherche de commodité, d’attrait, sans donner dans la sophistication gratuite.

L’impact du réseau alternatif haïtien d’information se mesure à l’élargissement de son audience, sa pénétration et son rayonnement. Le nombre de visites sur notre site a presque quadruplé, passant de 47.000 à 167.000, totalisant plus de 422.000 pages vues durant l’année. Parallèlement la fréquence des abonnements à notre liste électronique est en progression avec 1370 abonnés.

Quand au nombre de pays dont sont issus nos visiteurs et visiteuses, il a presque doublé, passant d’une soixantaine à plus de 115 pays en plus d’Haiti. Les pays étrangers d’où provient le plus grand nombre de visite sont, par ordre décroissant, les États-Unis, le Canada, la France, la République Dominicaine, la Belgique, la Suisse, l’Italie, le Mexique, l’Espagne et l’Allemagne.

D’autre part, la recherche du terme « AlterPresse » dans le moteur de Google denote une forte augmentation de la popularité de notre site. De 1300 références, issues d'une centaine de sources différentes, les résultats sont passés à 6900 résultats provenant d’environ 300 sources ou documents.

AlterPresse continue d’être relayée par divers autres médias haïtiens et étrangers à portée significative. Des confrères/consoeurs et chercheurs/chercheuses se réfèrent de plus en plus régulièrement à AlterPresse en tant que source crédible d’information. Au cours de l’année écoulée, notre agence a été classée parmi « les fleurons de l’été » du journal français Le Monde.

En même temps, l’insertion d’AlterPresse dans les réseaux alternatifs mondiaux se poursuit et permet de décupler la capacité de notre média à toucher des publics et des sphères linguistiques diverses.

Au fur et à mesure, les secteurs démocratiques et populaires adoptent AlterPresse en tant qu’espace d’expression autonome. En témoignent les nombreux documents reçus directement de la part de ces secteurs.

Plus généralement, la quantité et la fréquence de sollicitations diverses représentent un signe montrant l’utilité de ce travail alternatif d’information, reconnu également par des internautes actifs de divers horizons qui redistribuent dans leurs propres réseaux les dépêches et documents rendus disponibles par AlterPresse.

AlterPresse dans le contexte de crise

Comme la plupart des médias en Haïti, AlterPresse subit les contre-coups de l’intolérance qui caractérise l’atmosphère socio-politique. Le travail d’information se fait avec de plus en plus de difficultés, tenant compte des obstacles qui s’accumulent sur le terrain. Les intimidations et stigmatisations de toutes sortes n’épargnent pas nos journalistes qui font face à des menaces de la part des partisans du pouvoir dans l’exercice de leurs fonctions.

Ces derniers jours, les mises en garde reçues lors de la couverture des mouvements de rue sont à peine voilées. « Attention, il ne faut pas prendre telle photo ! », « Vous voyez bien ce qui se passe, pour aller mentir après ». Notre jeune journaliste et reporter-photographe Raoul Vital a été amené, à plusieurs reprises, à gérer des situations délicates, dans lesquelles il s’est senti frustré dans la pratique du métier qu’il a adopté.

Dans l’ambiance de violence maintenue à travers le pays, le journaliste est parmi les agents les plus exposés. L’éditeur d’AlterPresse, Gotson Pierre, a failli laisser sa peau lors de la manifestation anti-gouvernementale du 7 janvier 2004. Son véhicule a été attaqué à coups de pierres (énormes) par les partisans du pouvoir cagoulés qui opéraient en toute quiétude au centre-ville.

Il y a également une pression subtile qui se distille à travers des e-mails (intéressés), qui ne représentent évidemment rien en comparaison aux nombreux témoignages de gratitude pour l’effort considérable d’informer, avec rigueur, honnêteté et conscience, dans une situation où les passions sont au rouge.

Il est facile aujourd’hui d’entendre parler ici (abusivement) de « presse d’opposition » pour étiqueter certains médias (AlterPresse en souffre aussi), comme quoi ces derniers serviraient d’instruments des partis politiques d’opposition dans la stratégie de prise de pouvoir par ces derniers.

Nous profitons du deuxième anniversaire d’AlterPresse pour partager, avec nos lectrices / lecteurs et le public en général, notre compréhension de cette situation et repréciser notre option en matière de travail journalistique.

Pour nous, loin de toute lecture critique des médias (ce qui serait normal), ce comportement des supporters du pouvoir, qui fait face à la contestation de larges secteurs de la société haïtienne, participe d’une stratégie de propagande fondée sur le manichéisme et d’une volonté de contrôle des circuits d’information, en commençant par les actes d’intimidation perpétrés par les agents du pouvoir.

Plus loin, on peut facilement identifier une tactique politique qui consiste à tenter de simplifier les rapports de force, en assimilant à «l’opposition» toutes les structures non contrôlées par l’administration lavalas. Au bout du compte, le résultat recherché est de contraindre au silence des voix de la contestation ou carrément toute voix critique, dans quel que soit le secteur qu’elles se retrouvent.

Cependant, nous tenons à cœur et nous saluons l’ensemble de remarques et même des critiques constructives adressées à l’équipe d’AlterPresse. Ce qui nous renforce et nous contraint, pour rester en accord aux exigences de qualité, à consentir des efforts quotidiens et réguliers à l’amélioration et à la systématisation du service social d’information que nous prétendons offrir à une collectivité plurielle, en Haïti et à l’étranger.

Notre option

Dans notre conception du métier de journaliste, la relation des faits et opinions ne peut se faire sans regard critique. Cette attitude est essentielle autant pour l’épanouissement de notre métier, car c’est à partir de là qu’on commence à creuser dans une quête de vérité, que pour celui de la démocratie.

La démarche critique de journaliste refuse toute pensée unique et offre au public des éléments qui suscitent des interrogations. Auto-interrogation sur les événements qui ont lieu, ou les opinions qui sont exprimées pour parvenir à l’interrogation des responsables de tous ordres.

Et tout cela ne représente aucune nouveauté véritable aujourd’hui en Haïti, vu que ce pays connaît une certaine tradition de presse critique, que nous avons déjà payé très cher. A certaines époques de notre histoire, pas plus tard que dans les années 1970, 1980 et une partie des années 1990 (coup d’État militaire de 1991 à 1994) c’était une marque de prestige que d’être reconnu comme observant une distance critique vis-à-vis des pouvoirs. Pourquoi ce qui a fait la gloire de la plupart de nos consœurs et confrères s’est-il transformé, depuis quelques temps, en anathème ?

En ce qui nous concerne, l’attitude critique nous paraît une obligation professionnelle. En plus de ce regard critique, nous nous efforçons d’accomplir consciencieusement notre mission d’informer avec intelligence et un souci d’équité, d’honnêteté et du respect de la vérité.

Ouvrons, ici, une parenthèse sur l’importance accordée aux persistantes manifestations anti-gouvernementales qui ont cours à travers le pays, depuis septembre 2003 : à partir de critères professionnels et liés à la vocation d’AlterPresse, notre observation nous fait comprendre que ces manifestations constituent des événements importants à rapporter et à suivre.

Cela ne relève nullement d’une démarche partidaire, mais de la nécessité de réunir les données, de documenter et de fournir des éléments qui devront aider à cerner une contestation grandissante, émanant d’une vague apparemment de fond.

Sur le plan simplement informationnel, il faut bien se rendre compte qu’une manifestation contre le président du 26 novembre 2000 Jean Bertrand Aristide est un événement pour plusieurs raisons.

Une première, c’est que cette figure, auréolée à l’origine de toutes les vertus, a dominé la vie politique du pays durant une dizaine d’années dans l’acceptation la plus large. Une seconde, c’est que, à cause des méthodes violentes des partisans du pouvoir, toute manifestation anti-Aristide est une entreprise à hauts risques (pour participants et journalistes), qui suscite l’intérêt. Parenthèse fermée.

Nous tenons aussi à réaffirmer qu’au-delà du média critique, AlterPresse s’inscrit dans une perspective alternative. Elle appartient à ce courant qui promeut l’information sur les processus politiques, économiques, sociaux et culturels, avec le souci de contribuer, par un travail informatif de qualité, à l’avancement et à la transformation de la société.

L’alternative se situe au niveau d’une attitude professionnelle et d’une vision de la société. Elle concerne autant le processus de production de l’information que l’orientation dans laquelle elle se fait.

A AlterPresse, la cueillette de l’information se réalise aussi bien à partir de sources institutionnelles que d’autres sources crédibles non généralement prises en compte par les médias traditionnels. Elle cultive la proximité, tout en évitant les accointances. L’autonomie, aussi bien dans la cueillette et le choix que dans le traitement de l’information, n’est en aucun cas négociable. Au niveau de la diffusion, le public le plus large est certes visé, mais sans négliger les acteurs sociaux.

La vision, qui sous-tend ce travail, ne s’apparente évidemment pas à la neutralité. A AlterPresse, nous partageons la quête de changement vers le développement, le progrès et la justice sociale, qui impliquent l’accès aux ressources, le respect des droits et une véritable conscience citoyenne.

Voilà ce qui, en substance, constitue notre conduite dans ce métier, depuis plus de 20 ans. Nous entendons conserver cette approche, aujourd’hui et demain, toutes les fois qu’elle constituera une méthode viable pour rendre compte de la réalité, en favorisant la prise en compte des enjeux et défis dans la construction d’une société démocratique.

Car, au bout du compte, ce qui importe pour nous, ce n’est pas de nous aliéner à une expérience politique (qu’elle qu’elle soit), mais bien d’apporter notre pierre en contribuant à l’épanouissement d’une pensée libre et plurielle.

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